La plante du mois : Vitex lucens

Vitex lucens

Le 18 mars 2019

Nous y sommes : l’hiver est sur sa fin, et chacun compte les jours avant le retour de la saison douce. Le printemps approche à grands pas, synonyme d’odeurs et de couleurs. La nature s’éveille et le rythme des journées s’accentue progressivement.
Cependant le jardin abrite pas mal de lève-tôt, que ce soit chez les oiseaux, les insectes ou les plantes. Parmi ces dernières, bon nombre d’entre elles n’ont pas attendu les journées printanières pour exhiber leurs fleurs au regard des visiteurs.
Un exemple ? Le Puriri.


Cousin d’un autre hémisphère…

Vitex lucensLe Puriri, de son petit nom latin Vitex lucens, appartient à la famille des Verbénacées. Cette famille regroupe quelques 1 200 espèces, parmi lesquelles la fameuse verveine (Verbena officinalis) ou encore le lantana (Lantana camara), également bien connu et très (voire trop) présent dans les jardins.

L’on peut également citer un cousin proche de notre plante : le gattilier, ou poivre des moines (Vitex agnus-castus). Mais là encore, ces deux espèces sont très éloignées géographiquement : on trouve le gattilier au niveau du pourtour méditerranéen et de l’Asie centrale, tandis que le Puriri est endémique de la Nouvelle-Zélande. Cela tombe sous le sens, lorsque l’on sait que « Puriri » est le nom que lui ont donné les Maoris, nom qui désigne également une rivière ainsi qu’une région néo-zélandaise. Mais en ce qui concerne notre arbre, il se trouve sur North Island, entre la péninsule de Mahia (à l’est) et les hauteurs de Taranaki (à l’ouest). De ce fait, il est possible d’en apercevoir aussi bien en zone côtière que dans les forêts.


Qu’as-tu dans la main ?

Notre plante du mois est un bel arbre. Certains vieux sujets de plusieurs siècles pouvant atteindre les 20 mètres pour un tronc de 1,5 mètre de diamètre. Son exposition influe sur la clarté de ses feuilles : plus elles seront au soleil, plus le vert sera clair.
Parlant de feuillage, celui du Puriri est qualifié de « composé » : la feuille est divisée en plusieurs parties, appelées folioles. Sur chacune de ces « petites feuilles », les nervures, disposées parallèlement (à la façon d’une plume) forment de petites vagues reluisantes sur toute la surface. Les folioles sont reliées entre elles, par groupes de cinq, donnant à la feuille l’aspect d’une main, paume vers le bas, aux doigts palmés, rayés de blanc et de vert.
Mais ces « mains » renferment quelque chose de précieux : les fleurs ! Ces dernières sont portées par des tiges qui, bien que situées au-dessus du feuillage, poussent vers le bas. De ce fait, les fleurs apparaissent sous les feuilles, comme abritées sous les « mains » du Puriri… Ceux qui s’aventurent sous la voûte verdoyante de cet arbre peuvent alors admirer ces fleurs tubulaires, à 4 pétales soudés, d’une belle couleur rose foncé.

Mais l’on peut toutefois s’étonner de ne pas voir beaucoup d’insectes voleter autour d’un tel spectacle… Et avec raison ! Bien que les fleurs soient d’une taille tout à fait adéquate, un insecte qui s’y aventure, à la recherche du précieux nectar, se retrouve face… à des poils ! Cet entremêlement est loin d’être une partie de plaisir pour nos amis à six pattes. Il n’y a qu’à voir les difficultés qu’a une fourmi ou une abeille à se déplacer sur notre bras, à passer au travers de tous ces poils lui barrant la route… De plus, les sacs de pollen sont tous regroupés sur la partie supérieure de la fleur : un insecte n’est pas assez gros pour s’y frotter et récupérer ainsi quelques grains. Autant dire que ces fleurs ne sont pas idéales pour les insectes…
En revanche, pour les oiseaux, c’est une aubaine ! Nos amis à plumes, bien plus gros, n’ont aucun mal à franchir les petits poils avec leur bec. De plus, tandis qu’ils se gorgent de nectar, le haut de leur tête se frotte aux petits sacs de pollen, permettant ainsi d’en collecter et de le distribuer aux autres fleurs.

Vitex lucens Vitex lucens Vitex lucens


La vie autour d’un arbre

Notre plante du mois est donc pollinisée par des oiseaux. Mais il en est d’autres qui profitent du résultat de cette pollinisation. Après fécondation, les fleurs sont suivies par des fruits en forme de baies, généralement de couleur rouge : un régal pour le kereru, ou carpophage de Nouvelle-Zélande (Hemiphaga novaeseelandiae). Cet oiseau, qui est la seule espèce de pigeon néo-zélandaise, est fortement lié au Puriri. Car les fruits de l’arbre constituent une précieuse source de nourriture, ce qui permet de maintenir les populations en bonne santé.
Mais notre plante du mois sert aussi d’hôte au plus grand papillon de Nouvelle-Zélande, uniquement présent dans North Island : il s’agit de Pepe-tuna, la phalène du Puriri (Aenetus virescens). Ses larves creusent une galerie en forme typique de « 7 » dans les branches de l’arbre et y restent pendant environ 6 ans. Après quoi, une fois la métamorphose achevée, un magnifique papillon vert s’extirpe de la chrysalide, atteignant jusqu’à 15 cm d’envergure, et s’élance dans les airs à la recherche d’un partenaire.

Il va sans dire que les populations de pigeons et de phalènes néo-zélandais sont fortement liées à celle des Puriri, ce qui amène à considérer un arbre non pas comme un simple individu, mais comme un véritable maillon, un pilier sur lequel reposent bien d’autres espèces. En réalité, cette connexion est établie dans les deux sens, car sans oiseaux, pas de fruits, donc pas de graines, et sans arbre, pas d’oiseau. La nature ne laisse rien au hasard, et le Puriri est l’exemple d’une plante faisant l’objet d’étroites surveillances dans les parcs naturels de North Island, car une perturbation chez ces arbres aurait des répercussions sur d’autres espèces.

Donc, même si l’on peut sourire à l’idée de mentionner « un arbre qui nourrit les pigeons dans les parcs », il n’en demeure pas moins que le Puriri, au creux de ses mains, a toujours quelque chose à offrir aux plus curieux des visiteurs, qu’ils soient à pied ou à plumes !

Lenny Basso
Jardinier et guide-animateur au Domaine du Rayol